Non, Confucius n’est pas le philosophe de l’obéissance aveugle
Non, Confucius n’est pas le philosophe de l’obéissance aveugle !
En somme, une philosophie parfaite pour les empereurs, les bureaucrates et, aujourd’hui encore, les régimes autoritaires d’Asie.
C’est pratique.
Mais c’est surtout très réducteur.
Le confucianisme est bien une pensée de l’ordre, de la hiérarchie et des devoirs. Mais cet ordre n’a de sens que s’il est juste, cette hiérarchie que si elle est méritée, et cette obéissance que si celui qui commande se montre lui-même digne de sa fonction.
Pour comprendre pourquoi, il faut revenir quelque 2 500 ans en arrière.
Confucius, ou Kongzi, « Maître Kong », naît en 551 avant notre ère dans l’État de Lu, pendant la période dite des Printemps et Automnes.
La dynastie Zhou existe toujours, mais son autorité s’est considérablement affaiblie. Les princes se font la guerre, les grandes familles rivalisent pour le pouvoir et l’ancien ordre politique se désagrège.
Confucius voit surtout dans cette crise un problème moral.
Les souverains portent encore le titre de souverain, les ministres celui de ministre, les rites continuent d’être célébrés… mais les comportements ne correspondent plus aux fonctions.
Autrement dit : tout le monde connaît encore les règles, mais de moins en moins de personnes en respectent l’esprit.
Et c’est là que commence réellement la pensée confucéenne.
Confucius ne prétend d’ailleurs pas avoir inventé une nouvelle philosophie. Il se présente comme un transmetteur de la sagesse des anciens, admirant particulièrement les premiers Zhou et cette époque idéalisée où le gouvernement aurait reposé sur la vertu plutôt que sur la seule force.
Son projet est finalement assez simple à énoncer, même s’il est beaucoup plus difficile à accomplir : pour réparer la société, il faut commencer par former de meilleurs êtres humains.
Et pour former de meilleurs êtres humains, il faut apprendre à vivre correctement avec les autres.
C’est ici qu’intervient probablement le concept le plus célèbre du confucianisme : Ren (仁).
On le traduit généralement par « bienveillance », « humanité » ou « bonté humaine ».
Mais Ren est plus qu’être gentil.
Il désigne cette recherche permanente de la qualité morale qui permet à un être humain de devenir pleinement humain dans sa relation aux autres.
Le dirigeant doit être vertueux envers ceux qu’il gouverne. Les parents envers leurs enfants. Les enfants envers leurs parents. Les amis entre eux.
Confucius résume cette logique par une maxime particulièrement facile à comprendre pour un Européen : ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l’on te fasse.
Mais avoir de bonnes intentions ne suffit pas.
Encore faut-il savoir comment les traduire concrètement dans la vie quotidienne.
C’est le rôle du Li (禮).
Et c’est probablement l’un des concepts confucéens les plus difficiles à traduire correctement en français.
On écrit généralement « rite ».
Sauf que le Li n’est pas seulement le rite religieux ou la grande cérémonie devant les ancêtres.
Le Li, c’est aussi la politesse.
La préséance.
La manière de recevoir quelqu’un.
La manière de parler à ses parents.
La manière de se comporter lorsqu’on exerce une fonction.
La façon d’étudier, de travailler, de rendre hommage aux morts ou de tenir sa place dans une communauté.
En quelque sorte, le Li est la grammaire de la vie sociale.
Il permet de donner une forme concrète à la bienveillance du Ren.
Car il est facile de se proclamer bienveillant. Il est plus difficile de savoir comment manifester cette bienveillance dans chacune des relations que nous entretenons.
Mais attention : respecter les rites ne signifie pas suivre aveuglément toutes les règles.
Le confucianisme accorde également une grande importance au Yi (義), la rectitude, c’est-à-dire la capacité à reconnaître ce qui est juste.
L’homme de bien n’est donc pas celui qui obéit mécaniquement.
C’est celui qui cherche à agir correctement.
Ce qui pose évidemment une question politique.
Que se passe-t-il lorsqu’un souverain ne se comporte plus comme il le devrait ?
Pour Confucius, le gouvernement ne peut pas durablement reposer sur la peur.
Un dirigeant capable de faire obéir toute une population par la seule menace n’est pas nécessairement un bon dirigeant.
Le véritable gouvernant doit inspirer par son exemple.
Voilà une différence fondamentale avec la caricature parfois faite du confucianisme : l’autorité n’est pas simplement donnée par la force, elle doit être moralement justifiée.
Cette idée s’inscrit dans une conception beaucoup plus ancienne encore : celle du Ciel, Tian (天), et du Mandat du Ciel.
Le pouvoir politique n’existe pas entièrement pour lui-même. Il s’inscrit dans un ordre moral qui le dépasse.
La tradition chinoise connaît également Shangdi (上帝), le « Souverain d’en haut », notion ancienne qui sera plus tard au cœur de débats passionnants avec les missionnaires chrétiens.
Matteo Ricci et certains jésuites verront même dans Shangdi ou dans le Ciel une manière chinoise ancienne de désigner le Dieu suprême.
D’autres missionnaires refuseront cette assimilation et préféreront parler de Tianzhu, le « Seigneur du Ciel ».
La controverse durera des siècles.
Et elle montre bien toute la difficulté de définir le confucianisme.
Est-ce une philosophie ?
Une religion ?
Une morale ?
Une tradition politique ?
Un peu tout cela à la fois, probablement.
Il existe des temples de Confucius, des rites en son honneur et une très ancienne vénération des ancêtres. Les empereurs accomplissaient eux-mêmes des cérémonies liées au Ciel et à l’ordre cosmique.
Mais Confucius n’est pas un dieu créateur.
Il est le Sage, le Maître, le modèle de l’homme cultivé.
Et le confucianisme s’est toujours assez facilement superposé aux autres traditions chinoises.
On pouvait suivre la morale de Confucius, participer à des rites populaires, s’intéresser au taoïsme et pratiquer le bouddhisme sans nécessairement avoir l’impression de changer quatre fois de religion dans la journée.
Ce mélange peut déconcerter un regard occidental habitué à des frontières confessionnelles beaucoup plus nettes.
Mais il correspond assez bien à l'histoire religieuse chinoise.
Le confucianisme finit en tout cas par exercer une influence immense.
Pendant des siècles, l’étude des classiques devient un moyen d’accéder à l’administration impériale. Le lettré idéal doit lire, apprendre, cultiver son caractère et mettre ses connaissances au service du gouvernement.
D’où cette importance immense accordée à l’étude et à l’éducation dans une grande partie du monde sinisé.
Mais cette réussite finit aussi par devenir son problème.
À mesure que le confucianisme s’identifie aux institutions impériales, ses adversaires l’accusent de justifier tout ce qui ne fonctionne plus dans ces sociétés : bureaucratie, conservatisme, patriarcat, rigidité sociale ou immobilisme.
Les attaques contre Confucius ne sont d’ailleurs pas nouvelles.
Sous Qin Shi Huangdi, la tradition retient le célèbre épisode de « l’incendie des livres et de l’enterrement des lettrés ».
Au début du XXe siècle, les intellectuels du mouvement du 4 Mai attaquent à leur tour l’héritage confucéen au nom de la science, de la modernité et de nouvelles formes de liberté.
Mais la rupture la plus spectaculaire intervient sous Mao.
Pendant la Révolution culturelle, Confucius devient le symbole de l'ancien monde à abattre.
Les Gardes rouges s’en prennent même aux lieux liés à sa mémoire à Qufu.
On aurait alors pu croire que l’histoire du Maître Kong était terminée.
Pas vraiment.
Car voici l’un des retournements les plus fascinants de l’histoire intellectuelle chinoise contemporaine : Confucius est revenu.
À Taïwan, à Hong Kong, à Singapour mais aussi progressivement en Chine continentale, des intellectuels et responsables politiques recommencent à chercher dans la tradition confucéenne des réponses aux problèmes de la modernité.
À Singapour, Lee Kuan Yew insiste sur la famille, l’éducation, la discipline, le mérite et la responsabilité collective.
À Taïwan, le confucianisme évolue dans une société devenue démocratique et pluraliste.
Et en République populaire de Chine, Xi Jinping lui-même évoque désormais la nécessité d’une « transformation créatrice » de l’excellente culture traditionnelle chinoise et de son intégration dans la modernité chinoise.
Le même Confucius que la Révolution culturelle avait voulu enterrer devient donc, quelques décennies plus tard, une référence culturelle de la Chine contemporaine.
Ironie de l’Histoire.
Mais ce renouveau pose une nouvelle question.
Quel Confucius revient exactement ?
Celui de l’ordre et de l’harmonie ?
Celui de la vertu et du gouvernement par l’exemple ?
Celui de la famille ?
Celui du lettré capable de rappeler au souverain ses devoirs ?
Celui des conservateurs ?
Des démocrates ?
Des partisans d’un modèle politique spécifiquement chinois ?
Probablement un peu de tous ceux-là.
Car le confucianisme, après deux millénaires et demi d’histoire, n’est pas un bloc immobile.
C’est une tradition qui n’a cessé de se relire elle-même.
Et c’est peut-être précisément ce qui la rend aujourd’hui encore si intéressante.
Confucius n’offre pas une recette miracle pour gouverner un pays.
Il pose une question beaucoup plus embarrassante à ceux qui prétendent le faire :
avant d’exiger des autres qu’ils remplissent leurs devoirs, êtes-vous vous-même digne de la place que vous occupez ?
Et cette histoire-là, surtout aujourd’hui, est loin d’être terminée.
Pour en apprendre plus sur la question rendez vous à cette adresse :
https://www.teofanucesari.com/2026/08/introduction-au-confucianisme.html
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